November 11, 2019

Non-partisan and pluralist communication and debate platform

Home » Content » «Séparatisme catalan, une guerre que l’on connaît si bien»
Cette crise est un conflit interne à la société catalane, où un mouvement identitaire et nationaliste tente d’épurer idéologiquement la région, d’effacer les liens qui la relient à l’ensemble du pays, et de s’imposer à l’ensemble d’une population très plurielle, aux origines disparates, aux identités multiples et aux sentiments d’appartenance variés


S’abonner

Juan-Antonio Cordero est un mathématicien catalan

« Le nationalisme, c’est la guerre ​». Ces mots, ce sont ceux de François Mitterrand prononcés au Parlement européen, et très opportunément repris vingt ans plus tard par François Hollande sous le regard furibond de Marine Le Pen, qui me venaient à l’esprit en regardant les images de la violence séparatiste, le vandalisme, les blocages et les intimidations déclenchées ces dernières semaines dans ma ville, Barcelone.

Le nationalisme, c’est la guerre. Une guerre, comme toujours, choisie par quelques-uns, acclamée follement par quelques autres, mais subie par tout le reste.

On présente parfois la crise catalane comme un conflit entre la Catalogne et le reste del’Espagne. C’est comme cela qu’elle est souvent perçue par la presse internationale et c’est comme cela que les séparatistes se complaisent à la décrire. Cette crise est, avant toute chose, un conflit interne à la société catalane, où un mouvement identitaire et nationaliste tente d’épurer idéologiquement la région, d’effacer les liens qui la relient à l’ensemble du pays, et de s’imposer à l’ensemble d’une population très plurielle, aux origines disparates, aux identités multiples et aux sentiments d’appartenance variés. Certes, une part importante des Catalans votent régulièrement pour des partis séparatistes – entre 20 % et 38 % des inscrits, selon l’élection. Ceux-ci ont cru à une promesse, d’ailleurs non tenue, d’indépendance teintée de populisme identitaire et de démagogie, de demi-vérités et de mensonges, à la sauce Brexit en quelque sorte.

Cette crise est un conflit interne à la société catalane, où un mouvement identitaire et nationaliste tente d’épurer idéologiquement la région, d’effacer les liens qui la relient à l’ensemble du pays, et de s’imposer à l’ensemble d’une population très plurielle, aux origines disparates, aux identités multiples et aux sentiments d’appartenance variés

Mais à côté, il y a encore et toujours une majorité de Catalans qui ne sont pas séparatistes, qui n’exigent de personne qu’il soit ce qu’il n’est pas, et qui ne comptent pas se soumettre à un programme de rupture, uniformisant et réactionnaire, en décalage total avec ce que la Catalogne a toujours été : une terre de mixité et de mélange, l’une des régions qui font la pluralité et la richesse d’une Espagne toujours diverse. La violence et la haine de ces derniers jours, l’escalade d’intimidation « blanche » qui monte depuis des années, sont de plus en plus dirigées contre cette population non-nationaliste, celle qui dit non, avec Camus. Non à la séparation, non au mépris des lois pour lesquelles nous avons tous voté, non à la violence, non à la soumission. Une majorité qui refuse, fort heureusement, de répondre à la violence par la violence, mais qui ne renonce pas pour autant à ses droits ni à son pays.

Il s’agit donc d’un conflit identitaire à l’intérieur de la société catalane. Pas dans le sens d’un choc d’une identité contre une autre, mais dans celui d’une tentative d’imposer une idéologie identitaire et nationaliste, à vocation totalisante, à une société qui veut majoritairement préserver le vivre-ensemble sous la loi démocratique, qui veut continuer à être plurielle, dans les langues comme dans les identités, les sentiments et les manières de vivre.

Menace contre les libertés. Les phénomènes de repli identitaire et xénophobe, de démagogie populiste, de montée du nationalisme sont bien connus en Europe, et malheureusement on les voit faire rage à nouveau dans plusieurs pays. Ce qui rend le cas catalan particulièrement dangereux, c’est que cette stratégie nationale-populiste, vouée à monter les populations les unes contre les autres, est dirigée par le gouvernement régional et soutenue par tous ses appareils idéologiques et ses corps intermédiaires (médiatiques, éducatifs, académiques), extrêmement puissants en Catalogne. Cela fait longtemps que le gouvernement régional agit en ennemi de plus de la moitié des Catalans, qu’il ne considère même pas comme tels parce qu’ils ne sont pas séparatistes, et qu’il justifie plus ou moins ouvertement la violence nationaliste à leur encontre. Certes, il ne s’agit « que » d’un gouvernement régional, mais dans un pays fédéral et très décentralisé comme l’Espagne, l’échelon régional a des pouvoirs quasi-étatiques, même dans le domaine régalien (comme la sécurité publique) : sa dérive identitaire est donc une menace majeure contre le pluralisme et le vivre-ensemble en Catalogne, et contre les droits et les libertés de tous, surtout de la majorité non-nationaliste.

Il faut bien regarder les images des casseurs qui embrasent Barcelone, qui bloquent des routes et des autoroutes en profitant de la passivité de la police régionale, qui appellent au meurtre, qui passent à tabac des citoyens qui essayent d’éteindre les feux. Il faut voir bien en face les encouragements aux violences du président séparatiste (« allez-y plus fort ! »), le climat de victimisation nationaliste qui a créé délibérément les conditions dans lesquelles une telle issue était inévitable. Il faut bien lire la déclaration de l’association ANC, qui a appelé à « ​affaiblir les piliers de l’État ​» pour donner de la visibilité au mouvement séparatiste et qui voudrait voir dans les violences un caractère utilitaire et nécessaire dans la promotion du conflit. Ces outrances ne sont pas le fruit d’une fatalité historique.

Le nationalisme révèle son visage de toujours, avec toute sa charge de haine envers l’autre. Face aux ravages du nationalisme meurtrier, une fois la folie passée, on se demande invariablement comment il a pu naître au sein de communautés plurielles, calmes, où il faisait bon de vivre ­ – et les détruire. La Catalogne nous montre la réponse ​: c’est ainsi que tout commence. Le devoir de tous les démocrates est clairement d’empêcher que ce funeste processus suive son cours.

Juan Antonio Cordero, mathématicien catalan, a notamment publié en espagnolSocial-démocratie républicaine et Vers une formulation civique du socialisme.

https://www.lopinion.fr/edition/international/separatisme-catalan-guerre-que-connait-bien-tribune-juan-cordero-202192

OpenKat

View all posts

Add comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *